Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

19/04/2009

Les idées ne meurent jamais

Il faut avoir la tête profondément enfouie dans le sable pour ne pas voir la montée implacable de régimes politiques qui encagoulent les véritables libertés sous le seul libéralisme économique. Pour illustrer cette crainte que je crois bien fondée, j'aimerais vous parler aujourd'hui d'une Bd dont les auteurs ont réussi avec une maestria peu commune à faire une oeuvre d'une lucidité acérée et d'une force narrative et graphique extraordinaire, autour du thème de l'oppression et de la liberté, de l'anarchie et de la réappropriation politique des citoyens.

 

VPourVendettacintegrale.jpgV pour Vendetta a été scénarisé par Allan Moore, monstre du neuvième art à qui l'ont doit aussi l'écriture de Watchmen et de la Ligue des gentlemen extraordinaires, que je recommande on ne peut plus chaudement. David Lloyd l'a brillamment illustré.

Londres en 1997. L'Angleterre vit sous un régime fasciste et postapocalyptique : la guerre nucléaire a eu lieu...L'autorité, qui se fait appeler la Tête, contrôle très étroitement la population au moyen de sa police, la Main, guidée par les services de renseignement : les Yeux, les Oreilles et le Nez. La Voix diffuse la propagande et endort les citoyens...

Evey, jeune adolescente de 16 ans livrée à elle-même dans la capitale déshumanisée, se prépare une nuit à descendre dans la rue pour y vendre ses charmes, moyen de collecter quelques subsides, pour compléter son salaire insuffisant d'ouvrière dans une armurerie. Malheureusement, le premier client potentiel qu'elle aborde se révèle être un agent de la Main. Il a toute latitude avec ses collègues pour traiter le genre d'actes criminels auquel est associé la prostitution. La jeune femme comprend que sa courte vie va se terminer dans le viol...

Mais survient un étrange personnage, portant costume et  masque de Guy Fawkes, un activiste politique du début du 17ème siècle, façon commedia dell'arte. Tout en prononçant froidement des vers de Mac Beth, il mystifie les policiers, en laisse un certains nombres morts sur le trottoir et sauve la demoiselle d'un sort qui paraissait sordidement scellé. Qui plus est, parvenu avec son obligée sur les toits de la vénérable ville et sans cesser de déclamer du Shakespeare, il contemple l'explosion du parlement, qu'il revendique.

Qui est donc ce mystérieux personnage, qui se fait appeler V et qui ose provoquer le gouvernement et plus, l'autorité ? Quels sont ses objectifs ? Est-il est leader politique, un défenseur de la liberté, quelqu'un dont l'action obéit à des motivations personnelles ? La Tête, qui ne peut souffir la moindre contestation d'un ordre bien et fortement établi parviendra t'elle à mettre ce rebelle iconoclaste hors d'état de nuire ?

V pour Vendetta est une Bd culte. C'est également un chef-d'oeuvre incontestable, au même niveau que certaines oeuvres purement littéraires ou cinématographiques (la bande-dessinée étant au croisement des deux finalement). Elle véhicule un message politique fort, notamment le fait que les régimes policiers ne peuvent se mettre en place et durer que par le concours passif des citoyens qui en l'occurence oublient de l'être. Ils sont la solution pour faire tomber les dictatures, en prenant conscience de leur liberté innaliénable et du rapport politique qui les lie à la société.

Par ailleurs, l'histoire est portée par un romantisme ample, à la fois noir et humaniste. Les auteurs y célèbrent le pouvoir émancipateur de l'art, au travers de la littérature et du théâtre, notamment par l'omniprésence de Shakespeare (la Bd est découpée en actes) mais aussi de la musique, de la peinture. Ce n'est pas un hasard si tous les fascismes ont toujours cherché à l'annihiler ou tout du moins à le contrôler drastiquement. Plus globalement,  Moore met l'accent sur la force des idées et de la recherche du Beau, sur la tolérance également. Mais parce que rien n'est pur en ce monde, il souligne que le chaos ou l'anarchie peuvent par le désordre aboutir à une nouvelle harmonie. La caractère ambigu de V, ses motivations dont certaines sont profondément cachée dans l'ombre du passé, le fait que tout simplement, il soit un personnage tout entier masqué (pas simplement son visage), tout cela contribue à l'épaisseur de l'oeuvre. On y ajoutera une histoire d'amour tourmentée pour faire bonne mesure...

Graphiquement superbe, le travail de Lloyd s'inscrit parfaitement dans cette démarche esthétisante et cérébrale à la fois. Son trait dynamique et ses cadrages sophistiqués sont pour beaucoup dans la réussite de V pour Vendetta. La mise en couleur procède d'une palette assez particulière, à la fois éthérée et contrastée. Cela surprend au départ mais on y prend goût rapidement...

Planche_bd_647_V POUR VENDETTA.jpg

Au final, cette Bd s'avère absolument passionnante, alliant une histoire captivante et mystérieuse, servie par des dessins de toute beauté, à une trame complexe, politisée et profondément artistique. Dans le contexte actuel inquiétant quant aux libertés publiques ou individuelles, c'est une lecture conseillée et reborative. De plus, les relectures permettent à chaque fois d'affiner l'interprétation et la saisie de certains détails ou subtilités qui étaient restés occultés auparavant. Par exemple, les astuces de mise en scène sont nombreuses, autour de la lettre V notamment...

A acheter ou emprunter les yeux fermés (les ouvrir en grand pour la lecture) !

 

A noter que le film de James Mac Teigue, s'il n'est pas la catastrophe que certains ont pu décrire, en partie grâce à la présence de Natalie Portman (c'est complètement subjectif mais j'assume), ne rend tout de même que peu hommage au livre dont il est tiré. Que ceux qui l'ont vu, qu'ils l'aient aimé ou pas, ne fassent donc surtout pas l'impasse sur la Bd.

 

V pour Vendetta / David Llyod, Alan Moore._Delcourt : Paris, 1999._271 p.

 

 

 

 

05/04/2009

Quand les prix mènent grand train !

Voilà trois semaines, j’ai voulu me renseigner sur l’offre de la SNCF sur la ligne Paris-Grenoble, ville dans laquelle j’avais envie de passer un week-end sur l’invitation d’une amie. Pouvant être disponible pour Pâques, j’ai sélectionné cette date et regardé les résultats. Je pensais qu’en m’y prenant un mois à l’avance, je pourrais obtenir un tarif intéressant.

Que nenni !

Pour une liaison directe et sans changement par TGV, il m’en aurait coûté 120 euros, soit 240 euros de transport aller-retour pour un week-end. Ce n’est malheureusement pas à ma portée financière pour un séjour aussi court.

Outre le prix du billet très élevé, le plus choquant est sans doute sa variabilité car il ne s’établit pas toujours aussi haut en fonction de la période choisie et surtout de la demande à ce moment là. Certes je savais que Pâques était un créneau très demandé, que Grenoble est la porte d’une partie des Alpes et que beaucoup profiterait des vacances pour faire du ski de printemps. Mais il y a encore quelques années, le barème des prix aurait été on ne peut plus clair : période blanche, bleue, tarifs réduits par la possession de carte d’abonnement, réduction de type « escapade » pour les séjours de fin de semaine.

Mais aujourd’hui, les choses ont changé et ce changement porte le nom de yield management .

Kesako ?

C’est un concept, d’origine anglo-saxonne forcément, qui désigne un système de gestion des places disponibles dans le cadre d’une activité de service (transport, hôtellerie, etc…). Il a pour but d’optimiser le remplissage et surtout d’optimiser la rentabilité au moyen notamment de la tarification en temps réel. Ce procédé a été expérimenté à l’origine dans les compagnies aériennes américaines, dont la Delta airlines a été la pionnière, profitant de la dérégulation des années 80. Il est utilisé en France depuis un moment dans le secteur aérien. On a parfois parlé d’une de ses composantes , à savoir le surbooking qui consiste à vendre plus de places que l’avion n’en a de disponibles pour pallier les éventuelles défections et réservations annulées, quitte à refuser l’embarquement pour des clients qui ont pourtant un billet payé et valide, si par malchance, le taux de défaut est très peu élevé. C’est bien connu, le client est toujours roi, mais souvent celui des cons…

Le yield management pour résumer rapidement, c’est pour l’entreprise qui l’utilise, la promesse de maximiser son chiffre d’affaire. C’est le but premier, celui qui va imposer d’analyser les comportements de la clientèle puis de la segmenter afin de construire un modèle de fixation des prix qui en découle. Bien entendu le marketing habillera cette technique de telle façon que l’acheteur pensera faire de bonnes affaires et sera ainsi susceptible d’adhérer à cette politique tarifaire. Mais en aucun cas à la base il ne s’agit d’améliorer réellement le service pour l’utilisateur.

J’en reviens donc à mon billet pour Grenoble. Autrefois, son coût aurait été fonction du kilométrage parcouru et du type de transport choisi : TER, CORAIL, TGV etc…Si je veux bien accepter de payer un peu plus pour profiter de la vitesse d’un TGV, je trouve purement scandaleux d’avoir à débourser des sommes sans rapport avec le coût d’exploitation du service. Encore faudrait-il préciser que la SNCF a très largement abusé de l’avantage comparé des trains à grande vitesse pour augmenter ses prix et que ce fait là était déjà assez pénible.

Mais l’adoption du yield management par l’entreprise il y a quelques années a conduit à une grille tarifaire complètement absconse, extrêmement variable et contraignante pour les publics aux revenus modestes, cachant des hausses de prix bien réelles derrière les promotions type billet Prem’s ou dernière minute, voire la création d’une filiale low cost comme l’IDTGV.

affiche1.jpg
Pour des prix constants et accessibles en revanche, on peut aller se faire voir chez les grecs !

 

 

Je trouve ce système déjà assez détestable à la base quelque soit l’entreprise qui l’utilise. En effet, il donne une prime à la logique mercantiliste des consommateurs, qui sont sommés de se faire managers de leurs propres dépenses en rationnalisant leurs achats (réservation très longtemps à l’avance, épluchage de l’offre pour dénicher la bonne affaire, adaptation en choisissant des périodes de départ autorisant des billets moins chers) ou en acceptant de payer au prix fort, voire très fort selon la demande. Tous ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas le faire pour des raisons financières (petits revenus) , d’agenda (on ne peut pas toujours prévoir certains déplacements ou prendre ses congés quand on veut et les poser longtemps à l’avance), ou tout simplement pour des raisons personnelles, sont pénalisés.

Dure loi du marché me direz-vous…

Sauf que la SNCF est toujours une entreprise qui rend un service public et que l’adoption du yield management est déjà en elle-même un aveu que ce n’est plus le cas. Je trouve cela déjà insupportable dans le principe. Dans les faits, je m’en scandalise de plus en plus car je suis amené à renoncer à des déplacements dont le prix dépasse mes moyens, ce qui n’était pas le cas avant. En outre, ce n’est pas à une entreprise qui plus est publique, de me dicter (indirectement mais tout de même…) mon comportement et mes habitudes de voyage pour que je continue à utiliser ses services. Sans doute aussi, mon côté égalitariste est-il choqué par le fait qu’au sein d’une même voiture, des passagers peuvent avoir payé leur billet 19 euros et d’autres 80. Doit on y compter les winners et les loosers, ceux qui peuvent payer le tarif plein voire majoré sans sourciller (l’homme d’affaires et le touriste argenté sont choyés) et ceux qui ne peuvent pas, ceux qui ne veulent pas se soumettre à la logique de l’utilisateur émancipé et ceux qui ont la joie un peu mesquine d’avoir réussi à payer moins que leur crétin de voisin ? Ce genre de détails fait aussi les sociétés et leur cohésion…

Encore une fois, l’utilisation d’une gestion venue tout droit du privé montre clairement au travers de ses conséquences quels sont les objectifs des politiques qui se trouvent en amont de ces décisions : faire de l’argent (nourrir le privé) au détriment des catégories les moins aisées de la population, qui soit sont obligées de se conformer à la logique commerciale en devenant des « consommateurs intelligents » (asservis dirais-je), soit en renonçant à prendre le train, qui en France est encore plus accessible et souvent plus pratique que l’avion.

Voilà comment une nouvelle fois, le nouveau management public pervertit de l’intérieur la logique du service du même nom, en usant de procédés empruntés au privé, tout en justifiant les désagréments produits, par l’inefficacité chronique et génétique du secteur public et de l’Etat entrepreneur. On en profitera pour mieux privatiser et assujettir l’usager.. .oups pardon, le client (celui qu’on peut donc rouler en toute bonne conscience, celle du marché)

J'accepte de plus en plus mal ce gâchis énorme, d’autant plus que, malgré la casse de la SNCF au même titre que les autres services publics et la protection sociale, par les différents gouvernements depuis trente ans, le réseau de chemin de fer dans notre pays, compte tenu de sa densité, est encore un des plus attractifs et efficaces au monde, peut-être même le meilleur avec ceux du Japon et de l’Allemagne. Pour combien de temps, vu la dégradation à grande vitesse (forcément) ?

En plus j’aime beaucoup prendre le train…

 

Un article d’Alternatives économiques sur la question :

http://www.alternatives-economiques.fr/sncf--un-prix-peut...