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25/04/2010

L'Union défait la force

La crise que la Grèce connaît actuellement est en fait une crise de l'Union européenne, une conséquence directe de ses choix économiques. Il est bien entendu bien trop facile d'en renvoyer la responsabilité aux seuls grecs. Bien sûr, le pays a montré des faiblesses de gestion évidente dont la corruption et l'évasion fiscale sont les deux principales. Mais que dire du corset idéologique qui a entravé tous les pays membres depuis la signature du traité de Maastricht, traité dont les critères de convergence en vue de la finalisation de l'Euro devraient être aujourd'hui clairement sur le banc des accusés.

 

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Oui bon, chacun s'habille comme il veut après tout. C'est quand même pas une raison pour faire payer 10% de taux d'intérêts.

 

Croire que des Etats aux économies (et aux cultures) aussi différentes que la Grèce et l'Allemagne pouvaient respecter la règle des 3% maximum de déficit public et des 60% d'endettement partaient déjà d'une espèce de naïveté dogmatique assez ahurissante. On sait ce qu'il est advenu depuis : un concours de camouflage statistique pour masquer la triche omniprésente, quelque soit le pays. Même les soit-disant meilleurs élèves comme les allemands ne sont pas blancs comme neige. Pourquoi auraient-ils ainsi fermé les yeux sur les dérives grecques, secret de polichinelle, ou refusé qu'Eurostat, l'équivalent européen de l'INSEE, puisse contrôler les chiffres budgétaires de façon plus sévère ?

Les critères de Maastricht, basés sur les théories monétaristes, n'étaient tout simplement pas viables pour un ensemble économique hétérogène comme l'est l'Union. Mais plus encore, d'un point de vue social et politique, ils portaient en eux les germes de la crispation actuelle qui est en train de faire vaciller l'Europe, à la suite de tout le corpus idéologique néolibéral qui constitue les fondations de l'Union actuelle. On a aussi beaucoup parlé de l'article 123 du traité de Lisbonne, déjà présent bien entendu auparavant, qui interdit à la banque centrale, indépendante comme l'exige les dogmes monétaristes, de financer directement les Etats qui auraient besoin de fonds. Le prétexte qui peut-être recevable bien entendu, est d'éviter les dérapages politiques dans la gestion des finances et de façon grossière, de ne pas permettre un déversement de liquidités qui ferait exploser l'inflation, éternel souci de l'orthodoxie économique européenne.

Sauf que l'inflation est désormais un phénomène largement endigué, d'une part par les politiques d'austérité salariale et budgétaire dont l'Allemagne s'est faite la gardienne, au prix du sacrifice de ses classes populaires, d'autre part par la concurrence des pays émergents qui fait baisser les prix. On notera tout de même que les principes ne valent pas toujours puisque les banques, menacées de faillite par leur propre gabegie, ont été innondées d'argent par les institutions financières centrales, qui apparemment ne sont indépendantes que du pouvoir politique. Or il n'y a pas eu d'inflexion inflationniste, pour la bonne raison que ces fonds ont été directement réinjectés dans la spéculation financière et que seules quelques miettes ont transitées dans les canaux du crédit, presque asséchés (j'avais évoqué le phénomène dans un précédent billet)

 

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Photo : Thierry Roge/Reuters

Les critères de convergences ont donc contraints des pays qui n'en étaitent pas capables a observer des politiques économiques basées sur une orthodoxie néolibérale dont on a vu à la faveur de la crise combien elle était toxique. L'Allemagne, qui les a fixées en bonne partie, ne doit d'ailleurs sa relative bonne santé qu'au fait que les autres membres de l'UE n'ont pas pu suivre exactement son chemin. En effet, si tous avaient, comme nos voisins teutons, pressurés leurs salariés pour augmenter la compétitivité à l'export, ce qui a pour effet induit de diminuer la consommation intérieure, personne n'aurait pu acheter les produits allemands et le fameux modèle se serait écroulé piteusement, ce qui risque d'ailleurs d'arriver si Merkel s'obstine à vouloir faire cavalier seul.

C'est là qu'intervient l'article 123 (ex 104 de Maastricht). Il fait en quelque sorte office de deuxième lame en interdisant à des pays qui n'ont pas pu rester à un niveau de compétitivité suffisant du fait d'une monnaie surévaluée (la dévaluation étant impossible) de pouvoir financer ses déficits à des taux préférentiels. Seuls les marchés financiers peuvent être mis à contribution, ce qui lance un cercle vicieux : le déficit, signe de mauvaise gestion aux yeux des gardiens de l'ordre économique néolibéral, inquiète les marchés qui exigent donc une prime de risque plus importante pour acheter les obligations qu'émettent les états pour se rajouter des lignes de crédit, les taux montent, les Etats voient le prix de leur dette augmenter, doivent mobiliser plus d'argent pour y faire face, donc emprunter à nouveau sur les marchés, qui s'en inquiètent encore plus, donc font monter derechef les taux etc... Dans le même temps, les efforts d'austérité demandés immanquablement par les vestales de la saine gestion des finances ont un impact négatif sur la croissance, ce qui réduit d'autant plus les rentrées fiscales et vous l'avez deviné, contribue à faire croître le déficit et donc la nécessité d'obtenir des crédits auprès des marchés, dont la voracité n'a jamais de limite.


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Dans ses fondements même, l'Union portait en elle son éclatement en cas de crise. L'Allemagne est aujourd'hui la figure exemplaire de ce processus, au nom de dogmes qui ont fait advenir la plus grave catastrophe économique depuis 1929. Non seulement, la cohésion de l'Euro est remise en cause mais dans le même temps, la solidarité européenne vole en éclat, tout simplement parce qu'elle n'était qu'un vernis que les traités ne pouvaient contribuer à solidifier, bien au contraire. On ne construit pas l'unité dans la concurrence exacerbée. Ce genre d'évidence avait bien entendu été rappelé par les nonistes de gauche en 2005. On sait à quelles réflexions cinglantes ils ont du faire face...

Aujourdh'ui réapparaissent des comportements d'exclusion dont on pensait qu'ils appartenaient au passé. Il n'y a qu'à voir avec quel mépris les allemands traitent aujourd'hui les grecs. Quelles que soient les erreurs véritables qu'ils aient pû commettre, ils ne méritent pas, si l'on s'en réfère à l'idéal européen, ce genre de considérations quasi raciste. Le danger en est directement palpable. Par ailleurs, sur le plan politique, cette attitude montre drastiquement ses limites puisqu'il aurait suffit d'afficher solidement la volonté d'aider la Grèce pour que les marchés rentrent à la niche. Au contraire, le signal envoyé a été très clair. Désormais, ils savent qu'ils font la pluie et le beau temps, que la puissance publique n'agit que pour essayer de leur plaire, ce qui revient à pactiser avec le diable. Le Portugal, l'Espagne et d'autres sont déjà en ligne de mire. Ce n'est pourtant dans l'intérêt de personne que les Etats en viennent au défaut de paiement, pas même de la grande Allemagne qui se trouvera fort dépourvue, toute fourmi qu'elle soit, quand l'Union sera financièrement sinistrée. Je ne parle même pas des financiers dont la majorité perdra sa chemise. Cela illustre simplement leur incapacité à voir plus loin que le profit immédiat...

Force est de constater que les traités interdisent quasiment de fait la solidarité, la vraie, celle qui ne demande pas de compte, celle qui fait la cohésion et l'unité. L'évolution vers la crise actuelle était toute tracée et l'Union affiche désormais son vrai visage, fait d'égoïsme. L'idéologie économique à laquelle s'accroche encore dramatiquement nos dirigeants y pousse inexorablement, réveillant de biens mauvais souvenirs, avec la complicité passive ou non de beaucoup de nos concitoyens. Car la figure du cueilleur d'olives paresseux et dépensier ou celle du parasite fonctionnaire dont on ne veut plus payer le salaire et les vacances, sont le miroir d'une même mesquinerie, d'un abêtissement sans nom, d'une régression de civilisation.

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Plus que jamais, la construction européenne apparaît incontournable pour faire face aux nouveaux défis mondiaux et sauver un modèle de société qui reste le plus équilibré. Mais pour ce faire, il faudra jeter au feu les traités actuels, repartir sur de nouvelles bases, politiques et sociales, loin de théories économiques complètement obsolètes et malsaines. Je crois que les français, s'ils s'appuient sur une certaine tradition d'égalité et de solidarité, auront à nouveau leur mot à dire. Encore faut-il qu'ils sachent retrouver des valeurs qu'on a jugé bon de stigmatiser comme ringardes (le service public en fait partie, dans l'idée que tout n'est pas que marchandise et profit financier). Finalement, nôtre vieux pays, malgré tous les coups que lui donnent aujourd'hui certains de ses enfants, peut s'ennorguellir de sa solidité. S'inspirer de certains principes permettrait peut-être de refonder l'Europe, de ne pas en rester à cette Union qui défait la force...